le corps photographique__

Anne EVEN, avril 2008

Petit essai fictionnel sur la photographie, avril 2008.

C’était en été, j’ai perdu son visage.
Elle était petite, si petite encore et fragile. Je n’étais pas là.
Ils étaient nombreux autour d’elle, à jouer.
Je ne l’ai revue qu’une fois, trop tard.
Je savais que jamais plus je ne pourrai la rencontrer.
Oui, j’aurais voulu être là et changer les règles du jeu, changer le jeu, tout court.
Dans les rêves je me suis battue jusqu’à l’épuisement, pour la faire revenir.
Au réveil, j’avais perdu son souvenir, définitivement.

C’est aussi à cause des photos.
Précisément à cause de la photo, celle qui trônait, pour eux, sur l’étagère du meuble de la
cuisine. Pour nous, celle de l’album.
Elle était petite, l’image. Dans l’album aussi.
Et pourtant, tel un coup de fouet, elle a créé un précipice blanc sur la peau de ma mémoire.
Effaçant son visage. Pour toujours. Celui de notre enfance.

La photo a flouté ce qui existait avant elle.
Le temps surtout.

Alors la photo avait peut-être la même fonction que les histoires de Kafka,
celle de pouvoir chasser les choses de l’esprit ?